Le vent tourne-t-il pour Vladimir Poutine?

Là se trouve le levier possible de l’Occident s’il entend accompagner un changement de régime. Sanctionner les proches de Poutine de manière beaucoup plus complète qu’aujourd’hui est leur envoyer un signal: ils pourront l’abandonner d’autant plus aisément que son maintien au pouvoir nuit à leurs intérêts.

Il est parfois soutenu que l’affaire Navalny – son , son , puis sa en colonie pénitentiaire – aurait été l’occasion d’une prise de conscience, chez certains dirigeants occidentaux, de la réalité du régime de Vladimir Poutine. Nous pouvons en partie en douter.

Cette affaire fut peut-être, plus exactement, la goutte de thé qui a après une multitude d’autres actes, avec le risque paradoxal qu’elle devienne l’arbre portant son ombre sur la forêt – celle de la nature criminelle du régime lui-même.

Pourquoi maintenant?

Tout semble se passer , vite . Comme s’il n’y avait pas eu la Géorgie dont , et où, comme l’a encore jugé récemment la Cour européenne des droits de l’homme, la Russie aurait commis des crimes de guerre pendant le conflit de 2008.

Comme si l’Ukraine n’avait pas été et une partie de son territoire, la Crimée, , donnant certes lieu à , mais quand même bien limitées, à l’instar d’ailleurs des .

Comme si Moscou n’avait pas commis des , couronnées de succès ou non, sur le sol européen, ce qui avait d’ailleurs suscité des . Comme si, en Russie même, de nombreux adversaires du régime n’avaient pas été .»

Comme si, surtout et finalement d’abord, il n’y avait pas eu la Syrie, le soutien total à un et de 700 000 morts, et les contre les civils syriens. Le régime de Poutine, ne l’oublions jamais, en a . Or, quel dirigeant occidental aurait osé serrer la main d’Abou Bakr al-Baghdadi?

Comme si, en somme, on faisait semblant d’ignorer le lien direct entre Poutine et ses services et le crime organisé pur et simple, un lien remarquablement mis en lumière par le . Comme si n’était qu’une idéologie verbale et non l’instrument d’une légitimation de ses crimes.

En somme, déclarer comme Josep Borrell, après le fiasco de sa visite à Moscou, que l’Europe et la Russie prennent des chemins divergents et que la dernière ne souhaite pas un dialogue est un constat aussi juste que tardif: cela fait quand même plusieurs années, sinon plus d’une décennie, que telle est la réalité.

Donc, pourquoi Navalny? Pas à cause des multiples mensonges, à peine dissimulés, du régime russe: on les a déjà vus à l’œuvre après la destruction en vol du , mais aussi à propos de , de ou de la .

Pas à cause de la tentative d’assassinat en elle-même: , , , , , n’ont pas eu droit au dixième des réactions suscitées par Navalny. Pas en raison de la parodie de justice, si commune et ancienne pour frapper les dissidents.

Mais parce que Navalny a et que, s’il est incapable de faire tomber Poutine, il fut capable de et de . Peut-être certains dirigeants occidentaux ont-ils enfin pris conscience du fait que Poutine n’incarnait pas la Russie.

Le changement est-il possible en Russie?

D’abord, ne nous faisons pas d’illusions: l’ampleur du système répressif poutinien et son verrouillage total du processus électoral ne laissent guère entrevoir une chute de Poutine sous la pression de la rue . Les dernières manifestations ont été , à la fois en termes de violence et de condamnations par une justice aux ordres. Poutine dispose des moyens sécuritaires pour continuer sans aucune limite.

Il en va de même pour et de la fuite des cerveaux qui , de l’économie en et de la catastrophe sociale qu’illustrent notamment la et le . Tout cela n’empêchera pas Poutine de se maintenir au pouvoir, s’il en a les capacités physiques, .

Enfin, il est extrêmement difficile pour un tel régime d’évoluer vers un système démocratique et transparent. Le nombre de personnes, à tous les niveaux et d’abord au sommet, qui ont un intérêt personnel au maintien du système est trop fort. Ces mêmes personnes ont tout à perdre à une justice indépendante qui ferait la lumière sur leurs agissements tant en termes de répression que d’enrichissement illicite.

C’est pourtant là, et au , que se trouve le levier possible de l’Occident s’il entend accompagner un changement de régime. D’abord, sanctionner les proches de Poutine de manière beaucoup plus complète qu’ est leur envoyer un signal: ils pourront l’abandonner d’autant plus aisément que son maintien au pouvoir nuit à leurs intérêts.

Ensuite, il nous faudra accompagner une transition de manière pragmatique, y compris sans doute, moyennant une restitution de biens, en garantissant un effacement partiel des délits passés. Enfin, nous devrons accompagner, , la transition vers une économie prospère et libre tout en renforçant le filet de protection sociale, plus urgent que jamais pour le peuple russe.

Mais sommes-nous vraiment prêts pour engager cette action pacifique vers l’après?

Conscience imparfaite, action incomplète

Pour autant, devons-nous attendre un changement majeur et décisif de la part des pays occidentaux? Peut-être faut-il, une seconde, revenir à la Syrie. Que les dirigeants démocratiques n’aient pas saisi, au moins , la nature du régime de Poutine laisse perplexe. L’invasion d’une partie du Donbass ukrainien et l’annexion de la Crimée étaient certes des événements inquiétants. Mais l’intervention des forces russes en Syrie à compter de l’automne 2015 marquait autre chose: l’affirmation qu’une puissance membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies pouvait commettre, de manière massive, des crimes de guerre, susceptibles d’entraîner la poursuite de leurs responsables devant la Cour pénale internationale, sans ni désignation, ni condamnation directe par les démocraties.

De même, , le plus souvent avec le soutien de la Chine, la Russie a à la fois empêché l’acheminement d’une aide humanitaire indépendante aux réfugiés et la condamnation des crimes contre l’humanité du régime Assad. Elle a, par là, alors qu’ils sont le fondement de notre conscience historique.

Que vaudrait une alarme nouvelle à propos de Navalny qui ne ferait pas un examen sans complaisance de notre faute passée? Si nous devenons plus fermes désormais sans comprendre en quoi nous avons failli, en particulier sur la Syrie, nous n’aurons accompli qu’un trop court chemin.

Pour l’instant, nous restons au milieu du gué. Il n’est guère de différences entre les condamnations et les sanctions plus anciennes, en particulier sur l’Ukraine ou l’affaire Skripal, et les déclarations actuelles et notamment les , dont le principe a été décidé par le . Certes, certains remarquent que c’est la première fois que , et c’est un précédent bienvenu.

D’autres considèrent que les propos de Josep Borrell, contrecoup de son humiliation publique lors de son , insistant sur la , vont plus loin que les précédentes déclarations des responsables européens.

De son côté, Joe Biden a reconnu dans les termes les plus clairs le , même si les décidées restent encore assez restreintes. D’autres .

Or, les résultats sont comptés en termes d’action: dont chacun reconnaît à la fois le et l’avantage stratégique que sa mise en service donnerait à Moscou, lui octroyant aussi des ressources supplémentaires pour financer ses actions d’agression et de propagande extérieures. Avec une majorité écrasante, . Or, ne s’est pas uni pour y contraindre l’Allemagne et, à ce jour, certains s’alarment d’une position .

L’Union n’a pas mis en place non plus un mécanisme pour geler ou même saisir les biens et avoirs des oligarques russes et autres personnalités du premier cercle de Poutine dont une , directeur de la Fondation anti-corruption créée par Navalny. On pourrait ajouter une certaine envers les relais du Kremlin et la sur les qu’il .

Il est dès lors difficile de ne pas accréditer l’hypothèse d’une conscience imparfaite de la nature de la menace et de la profondeur de sa pénétration au sein d’une partie des élites européennes qui expliquerait la frilosité de l’action.

Pourquoi sommes-nous faibles?

Trois raisons peuvent expliquer ce caractère timoré de la réaction occidentale.

La première est une forme de corruption de l’esprit de certains milieux proches des cercles du pouvoir dans certains pays européens. Cette corruption n’est pas toujours légalement punissable: travailler pour une société russe, même lorsqu’on est un ancien haut responsable politique comme , n’est pas nécessairement illégal. Recevoir une rémunération pour des actions d’influence de la part de sociétés proches du pouvoir russe ne l’est pas toujours non plus si l’on n’est pas, ou plus, un agent public. Même en droit français, la frontière est parfois malaisée à appréhender entre le lobbying, le .

Dans la plupart des pays européens, les par exemple peuvent aussi, en toute légalité, recevoir de l’argent d’une puissance étrangère sans être, à ce jour, tenues de la révéler. Si les journalistes européens sont en général soumis à un code de déontologie qui prohibe de recevoir cet argent sans en révéler l’origine, il n’est pas toujours aisé de le faire appliquer. Or, jusqu’à présent, la plupart des pays européens semblent rechigner à durcir leur législation, à exiger une transparence totale, voire à diligenter des enquêtes. Cela rend les milieux politiques potentiellement soumis à ce type d’actions des régimes autoritaires étrangers. Un renforcement d’ampleur de l’arsenal juridique anti-corruption, comme , doit être la priorité absolue.

La deuxième raison tient au manque de connaissance directe de la nature du régime russe de la part des conseillers des dirigeants – . Cela conduit à des récits inadaptés, fondés notamment sur une appréhension romantique de la Russie à partir de données historiques, géographiques et culturelles, et non d’une analyse politique. Il n’est pas fortuit que certains propagandistes doux cherchent à vendre ces pour justifier . Cette inintelligence du régime a conduit à des et dont le résultat premier est d’ailleurs d’affaiblir, de diviser et donc de menacer l’Europe. Les mêmes conseillers ne semblent aucunement formés à la manière dont les récits malencontreux peuvent .

Une troisième raison illustre ce point: une pratique diplomatique courante conduit certains responsables à séparer les sujets. On en retrouve la trace dans les qui peut dire dans une même phrase qu’on peut être ferme envers la Russie sur ses atteintes aux droits fondamentaux et ses menaces à l’encontre de l’Europe et, en même temps, poursuivre des coopérations sur, par exemple, l’environnement et la santé. Ce discours est aussi fréquent envers la Chine. Or, lorsqu’il concerne un régime dictatorial habitué à la propagande, il lui offre des armes. Il conduit à diminuer dans l’opinion l’intensité et la portée de ses crimes en même temps qu’il nous place dans une situation de dépendance.

Espérons qu’une nouvelle épreuve plus terrible ne nous oblige pas à un apprentissage trop tardif.

Nicolas Tenzer est Chargé d’enseignement International Public Affairs, Sciences Po / Publié initialement sur en creative commons / Photo : sous licence creative commons

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