Adieu souveraineté, frontières intérieures et service public à la française

Certains de nos grands concepts, de nos grands moyens politiques et de nos instruments de gouvernance doivent-il être modernisés, voire être purement et simplement sacrifiés sur l’autel de la «paix durable» que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale ? Oui, répond le député européen Alain Lamassoure, lors d’une intervention devant les auditeurs du Cycle des Hautes études européennes de l’ENA.

 

Certains de nos grands concepts, de nos grands moyens politiques et de nos instruments de gouvernance doivent-il être modernisés, voire être purement et simplement sacrifiés sur l’autel de la «paix durable» que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale ? Oui, répond le député européen Alain Lamassoure, lors d’une intervention devant les auditeurs du Cycle des Hautes études européennes de l’ENA.

«Paix durable», «paix perpétuelle» : phénomène européen et mondial «dont on ne parle jamais, qui n’a quasiment pas de précédent historique et qui a des conséquences révolutionnaires dont nous n’avons pas encore pris la mesure». Devant les auditeurs de la promotion 2018 du Cycle des Hautes études européennes de l’ENA (CHEE), Alain Lamassoure prévient et amorce un début de définition et de répercussions à en attendre.

Une Europe «vaccinée contre la guerre»

«L’Europe est réconciliée. Nous sommes désormais vaccinés contre la guerre», contre les conflits étatiques, civils, religieux et régionaux». Mieux, «nous sommes incapables d’imaginer la guerre et donc de la faire», entre Etats européens «parce que nous avons uni et fait travailler ensemble nos élites politiques, administratives, économiques, syndicales, sur un projet européen commun» où les ennemis d’hier sont devenus les «membre d’une même famille» : plus de 20.000 communes françaises et européennes jumelées, 2 millions de bourses Erasmus distribuées, desquelles sont également nées «plus d’un million de bébés Erasmus bi-nationaux ou plurinationaux». Au-delà des frontières de l’Union, la «vaccination» a également produit son effet : «la tentation de la guerre extérieure» est tout autant une lointaine idée, «parce que nous nous sommes réunis sur des valeurs communes que sont la paix, le respect de la dignité humaine et des droits de l’Homme. L’idée de faire des expéditions quasi coloniales ne nous vient plus davantage à l’esprit». Hors UE, «le monde est également en paix», poursuit l’élu, principalement depuis la fin de la Guerre froide : certes, de manière plus fragile, pour des pays comme les Etats-Unis ou la Chine qui n’ont pas encore définitivement écarté tout recours à la force, mais en dernière alternative. Bien sûr, aussi, un simple regard au «JT de 20 heures» rappelle qu’il «existe encore des guerres, des atrocités», civiles, intra-étatiques. Mais les grandes puissances du moment, sans pour autant «être vaccinées contre la guerre», ont décidé d’avoir des relations pacifiques, et de se concurrencer plutôt par d’autres voies, dont économiques, finit-il de poser comme cadre de sa réflexion.

L’héritage national et européen bousculés

Dans l’amphithéâtre parisien de l’ENA, Alain Lamassoure intrigue, chacun se demandant intimement où allait mener son argumentaire. Enième plaidoyer d’une Europe gage de paix ou vision à plus long terme ? Enchaînant les propos, l’ancien ministre en vient à souligner que ce phénomène historique, «que nous n’avons jamais connu, que personne d’autre n’a jamais connu» porte en lui des «conséquences révolutionnaires» qui «nous poussent à improviser pour inventer», et donc à «tâtonner», à «trébucher». Et l’élu de conclure que cet «état de paix perpétuelle – «sans lequel nulle mondialisation des échanges, nul Internet n’auraient pu se développer à l’échelle planétaire – appelle dès lors à de nouvelles responsabilités et obligations de se réformer», regrettant que cette réalité soit encore trop sous-estimée.

Parmi ces responsabilités – «en France mais également dans pratiquement tous les autres pays européens» – figure  l’urgence d’adapter à cette nouvelle donne «nos institutions politiques, nos administrations, nos services publics, nos monopoles publics, nos concepts juridiques et politiques, notre infrastructure économique, notre société», tous nés «dans la période de guerre perpétuelle», et «conçus pour faire et gagner la guerre». Héritage administratif napoléonien avec des préfets dont Alain Lamassoure questionne l’utilité aux XXIème siècle, programmes d’enseignements d’histoire et de géographique pensés dans l’esprit de Michelet et de Vidal de la Blache avec pour objectif de «faire de bons petits patriotes», «écartement des rails de chemin de fer» différents d’un pays à l’autre pour prévenir l’invasion de troupes étrangères, «cérémonies mémorielles qui rythment le calendrier républicain (…) nécessaires et efficaces par le passé pour faire la guerre» mais dont le maintien questionne le sens de la démarche en temps de paix perpétuelle : tel un inventaire à la Prévert, Alain Lamassoure bouscule avec bienveillance l’héritage national et européen.

«Le concept de souveraineté ne signifie plus rien»

Volontairement plus «provoquant» encore, pour reprendre ses propres termes, l’élu questionne jusqu’au bien-fondé de certains de «nos concepts juridiques», à commencer par la souveraineté, premier fonds de commerce des partis eurosceptiques, europhobes et extrémistes. «Intraduisible dans une autre langue que le français, ce concept a été historiquement conçu par les légistes de Philippe Auguste et de ses successeurs selon le principe que le roi est empereur en son royaume», qu’il était «important» quand «notre indépendance était périodiquement menacée ou quand nous menacions régulièrement celle de nos voisins». Mais, premier effet de la «réalité augmentée» actuelle, «que signifie la souveraineté dans une Europe désormais en paix entre voisins et amis, ainsi que dans un monde où les grandes puissances elles-mêmes sont en paix?». Que signifie également la souveraineté quand «nous sommes liés à d’autres pays par des milliers d’accords – 10.000 textes européens, 8.000 autres avec des pays hors UE – qui s’imposent à nous ? Dans ces domaines, la France est-elle un pays totalement souverain ?», questionne l’ancien ministre. Autre exemple, fondé sur l’affaire LuxLeaks : «Où est notre souveraineté fiscale ?». Nulle part, à l’en croire, simplement parce que «le concept de souveraineté ne signifie plus rien».

«Le protectionnisme, c’est fini»

«Adieu souveraineté, mais également adieu frontières intérieures», enchaîne-t-il, devant les membres de la promotion «Michel Barnier» du Cycle des hautes études européennes dont on peine à lire les réactions tant ceux-ci paraissent happés par la bienveillante brutalité des propos, en contradiction avec d’autres discours partisans régulièrement relayés par les partis de gouvernement en Europe. «Rien qu’entre la France et en Belgique existent 1500 points de passage (…) impossibles à fermer». Filtrer ceux aux frontières espagnoles, italiennes ou allemandes – «à hauteur du Pont de l’Europe entre Strasbourg et Kehl – serait tout autant ingérable», prévient Alain Lamassoure : «Rien que dans la capitale alsacienne, aux heures de pointe, le trafic est assimilable à celui de l’autoroute du sud : filtrer serait une folie assimilable à l’établissement d’un contrôle systématique à l’entrée du périphérique parisien». Celui qui imposerait cela «serait considéré comme fou. Et tous ceux, ministres et parfois présidents de la République, qui, ces dernières années, ont dit ‘je rétablis les contrôles aux frontières intérieures’ relèvent de la même analyse mentale», lance enfin, sans ménagement, l’élu européen.

Sur le plan des échanges commerciaux, le verdict n’est guère différent : «Quand on se rend compte que nos concitoyens exigent le droit d’avoir accès à tous les biens et services nouveaux quel que soit le lieu où ils sont conçus et produits dans le monde», force est de constater que le protectionnisme, c’est fini, et que le problème se pose en d’autres termes».

Quant au service public à la française, là aussi : «Au risque de choquer, adieu», également, poursuit l’élu. «Google – qu’on est très fort pour diaboliser – a quand même inventé et mis en place ce qu’on présentera dans les générations futures comme le premier service public mondial». Un service qui, ironie du sort, intègre «les deux principes fondamentaux du nôtre : l’égalité d’accès devant le service public et la continuité de celui-ci 24h/24».

Résurgence des tentations identitaires

Franc, direct, naviguant loin des discours convenus, Alain Lamassoure n’en a pour autant pas fini de dresser le portrait d’un monde dont nombreux n’ont pas encore saisi, au-delà de ses bienfaits, la gravité et les menaces nouvelles. «Beaucoup plus grave», cette paix historique a, selon lui, induit de la sorte «la perte du principal ciment de l’unité nationale, qui est l’existence d’un ennemi commun». «D’où l’angoisse identitaire que l’on connait aujourd’hui dans toutes les démocraties», «les tentations de l’individualisme, du communautarisme, du régionalisme». «La pantalonnade catalane, le coup de folie des Catalans, votant tout d’un coup la sortie du Royaume d’Espagne – et, au passage, sans s’en rendre compte, de l’Union européenne -, l’indépendantisme écossais, le mouvement indépendantiste flamand, la Ligue du Nord en Italie : tous ces phénomènes étaient impensables à l’époque de guerre». Plus proche de la société française, «les égoïsmes sociaux, culturels, professionnels, innombrables dans notre pays, peuvent s’exprimer d’autant plus facilement que nous sommes maintenant en paix» et faute d’ennemi commun pour rassembler.

Posées sur la table des auditeurs du CHEE, les choses sont dites sans grand ménagement mais avec bienveillance. Mais que faire de cette réflexion ? En prendre note et s’enfermer dans une posture fataliste ou de déni, ou s’appuyer dessus pour penser l’avenir ? Alain Lamassoure, lui, n’en est qu’aux prémices de sa démonstration aux accents de révolution – celle d’une «paix perpétuelle» – à laquelle il convient désormais de s’adapter en prenant appui sur un projet dont, la deuxième partie de son intervention venant, il pose les bases sans faux-semblant.

© EuTalk / www.eutalk.eu – ISSN 2116-1917 / Les propos exprimés par l'intervenant sont l'expression d'une réflexion personnelle. Ils n’engagent que leur auteur, et en aucun cas l’institution à laquelle il appartient ou qui l'accueille.