Le 19 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, que l’UE avait réussi, depuis février dernier, à remplacer les deux tiers de ses importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs. Cette réduction semblait improbable quelques mois plus tôt, quand l’invasion de l’Ukraine venait, pour l’UE, de transformer Moscou de partenaire commercial en menace militaire. La sécurité énergétique du continent était alors brutalement devenue une problématique quasi existentielle.
Huit mois plus tard, l’UE a donc considérablement réduit sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Pourtant, il reste du travail sur le long terme. Pour se dégager totalement de sa dépendance à l’égard de l’énergie russe, l’Union pourrait tirer des leçons de l’expérience d’un de ses membres, la Lituanie – un pays qui, depuis la proclamation en 1990 de son , a su s’adapter à un contexte géopolitique complexe pour assurer sa sécurité énergétique. Le cas lituanien est en effet porteur de trois leçons majeures.
Ne pas renoncer au nucléaire
Avant son le 1er mai 2004, le nucléaire était le premier pilier de son mix énergétique: Vilnius générait de cette façon 77 % de sa production d’électricité. Mais le pays a dû comme condition préalable à son entrée dans l’Union, car la centrale était de la même technologie (RBMK) que Tchernobyl.
Par une urgente nécessité, le nucléaire a donc été remplacé par le gaz naturel et le pétrole russes. En 2011, ces deux sources constituaient (le reste venant notamment du charbon, des produits pétroliers, de l’énergie hydraulique et de la biomasse). Le pays se retrouvait donc profondément dépendant des importations d’hydrocarbures en provenance de Russie.
Suite à l’invasion de l’Ukraine, l’UE, largement dépendante de la Russie pour son approvisionnement énergétique, s’est à son tour tournée (ou retournée) vers le nucléaire.
L’Allemagne a décidé en octobre de , au moins jusqu’en 2023. En et aux , les décisions ont été prises de construire respectivement trois et deux nouvelles centrales nucléaires, en plus d’un réacteur de recherche en Pologne () et d’un réacteur nucléaire () déjà existant aux Pays-Bas.
Le retour en vogue du nucléase est une tendance de fond, à laquelle le gouvernement français actuel . Aujourd’hui, le nucléaire génère – une part qui, , est censée passer à 12-15 % à l’horizon de 2050, malgré les nouveaux projets. En effet, de nombreux anciens réacteurs .
La diversification des fournisseurs
Mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie est un objectif explicite, inscrit dans la de la Lituanie, ce qui explique que le pays n’ait pas été pris de court quand, au printemps dernier, la Russie a commencé à bloquer ses exportations de gaz vers l’Union européenne, en permettant à Vilnius, qui s’y préparait depuis des années, de .
En réalité, le pays avait pris conscience de l’urgence de rompre les liens énergétiques avec Moscou dès 1993, – pour non-paiement, selon Moscou et pour faire pression politique, selon les pays baltes. Le gouvernement d’alors enclencha la diversification de ses fournisseurs de pétrole, une tendance renforcée depuis 2006, quand la Russie a désactivé la branche de l’oléoduc « Droujba » (Amitié). En juin 2022, Vilnius a totalement . Aujourd’hui, le pétrole lituanien d’Arabie saoudite, du Kazakhstan, du Royaume-Uni, des États-Unis et de Norvège.
Le deuxième élément important de la stratégie énergétique lituanienne a été la densification, au fil des ans, des interconnexions électriques avec la Pologne (par le biais du réseau de transport d’électricité et du futur ) et avec la Scandinavie (via , actif depuis 2016). En 2019, la Russie et la Biélorussie représentaient encore près de la moitié des importations de la Lituanie en électricité. Depuis 2022, toutes les importations d’électricité de Suède (70 % des importations) ou de Lettonie (30 % des importations).
Le troisième élément de la cette stratégie a été la réduction, ces dix dernières années, des importations de gaz naturel russe, permise grâce à la construction d’un . L’ouverture du terminal portuaire de Klaipeda en 2014 a permis de diversifier les fournisseurs de gaz. Alors qu’en 2011, la totalité du gaz naturel provenait de Russie, ces importations avaient chuté de 60 % en 2019, et sont , après que le gouvernement a investi dans davantage de capacités de et d’importation de GNL, notamment depuis les États-Unis et de la Norvège, pour qui la Lituanie est la destination d’exportation la plus importante, malgré la taille réduite du pays.
Faire les bons choix technologiques
En plus de la diversification des fournisseurs, la Lituanie a investi dans la diversification des technologies. En pratique, le gouvernement a réduit la part du gaz naturel dans le mix énergétique du pays en et en dans le chauffage urbain.
Les problèmes de l’intermittence de l’approvisionnement rencontrés avec certaines sources d’énergie renouvelable ont été limités par ces choix technologiques. Ainsi, grâce à l’utilisation de la biomasse, la Lituanie a réussi à réduire la part du gaz russe dans son système de chauffage de 80 % en 2010 à zéro en 2022.
Une voix qui commence à porter en Europe et en France
La Lituanie est un excellent élève en matière de sécurité énergétique. Le pays reste un îlot de stabilité en Europe de l’Est et se positionne comme un pôle d’investissement émergent, malgré un contexte géo-économique complexe.
Sur les questions énergétiques, les partenaires européens doivent tirer les enseignements de la situation lituanienne.
Il semble que la Lituanie reste un interlocuteur privilégié du gouvernement français. Cela a été réaffirmé début octobre, lorsque la première ministre lituanienne lors d’une réunion de travail à Matignon, où la sécurité énergétique a été abordée parmi d’autres sujets prioritaires. La rencontre s’est déroulée en marge du , organisé à Paris par le Medef International pour promouvoir le dynamisme de l’écosystème économique lituanien. Signe que ce petit pays de quelque 3,5 millions d’habitants intéresse aussi bien les politiques que les milieux d’affaires.
Anastasiya Shapochkina est présidente d’Eastern Circles, un think tank français qui travaille sur les enjeux énergétiques dans les pays de l’Europe de l’Est. Elle est maître de conférences à Sciences Po Paris / Article initialement publié sur sous licence Creative Commons Attribution-NoDerivatives 4.0 International () / Photo: Šnipiškės, le nouveau quartier d’affaires de Vilnius, de nuit / Photographe: Petras Malukas / Union européenne, 2021 / Source: EC – Service audiovisuel
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